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08/12/2018

Éloge du peuple français, dernière page de L'Ancien Régime de Tocqueville

Et si on repensait à ce dont la France est/a été capable ! (re)lisez donc la dernière page de L'Ancien Régime et la Révolution de Tocqueville (l'ouvrage le plus lu en ligne, dont nos politiques n'ont pas lu une ligne:
Quand je considère cette nation en elle-même, je la trouve plus extraordinaire qu'aucun des événements de son histoire. En a-t-il jamais paru sur la terre une seule qui fût si remplie de contrastes et si extrêmes dans chacun de ses actes, plus conduite par des sensations, moins par des principes ; faisant ainsi toujours plus mal ou mieux qu'on ne s'y attendait, tantôt au-dessous du niveau commun de l'humanité, tantôt fort au-dessus ; un peuple tellement inaltérable dans ses principaux instincts qu'on le reconnaît encore dans des portraits qui ont été faits de lui y il a deux ou trois mille ans, et en même temps tellement mobile dans ses pensées journalières et dans ses goûts qu'il finit par se devenir un spectacle inattendu à lui-même, et demeure souvent aussi surpris que les étrangers à la vue de ce qu'il vient de faire ; le plus casanier et le plus routinier de tous quand on l'abandonne à lui-même, et lorsqu'une fois on l'a arraché malgré lui à son logis et à ses habitudes, prêt à pousser jusqu'au bout du monde et à tout oser ; indocile par tempérament, et s'accommodant mieux toutefois de l'empire arbitraire et même violent d'un prince que du gouvernement régulier et libre des principaux citoyens ; aujourd'hui L'ennemi déclaré de toute obéissance demain mettant a servir une sorte de passion que les nations les mieux douées pour la servitude ne peuvent atteindre ; conduit par un fil tant que personne ne résiste, ingouvernable dès que l'exemple de la résistance est donné quelque part ; trompant toujours ainsi ses maîtres, qui le craignent ou trop ou trop peu ; jamais si libre qu'il faille désespérer de l'asservir, ni si asservi qu'il ne puisse encore briser le joug; apte à tout, mais n'excellant que dans la guerre; adorateur du hasard, de la force, du succès, de l'éclat et du bruit, plus que de la vraie gloire; plus capable d'héroïsme que de vertu, de génie que de bon sens, propre à concevoir d'immenses desseins plutôt qu'à parachever de grandes entreprises ; la plus brillante et la plus dangereuse des nations de l'Europe, et la mieux faite pour y devenir tour à tour un objet d'admiration, de haine, de pitié, de terreur, mais jamais d'indifférence ?

Elle seule pouvait donner naissance à une révolution si soudaine, si radicale, si impétueuse dans son cours, et pourtant si pleine de retours, de faits contradictoires et d'exemples contraires. Sans les raisons que j'ai dites, les Français ne l'eussent jamais faite ; mais il faut reconnaître que toutes ces raisons ensemble n'auraient pas réussi pour expliquer une révolution pareille ailleurs qu'en France.

Me voici parvenu jusqu'au seuil de cette révolution mémorable ; cette fois je n'y entrerai point : bientôt peut-être pourrai-je le faire. Je ne la considérerai plus alors dans ses causes, je l'examinerai en elle-même, et j'oserai enfin juger la société qui en est sortie.

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07/12/2018

1848-2018 Pour comprendre la situation actuelle

Ceci n'est qu'un début, le texte est en cours de réalisation, mais il faut bien tenter d'éclairer le pourquoi:
1848-2018, pour comprendre la situation présente
« Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre », le pouvoir n’est qu’une illusion et n’appartient pas à ceux qui croient le posséder.

Les leçons de la révolution de 1848

À relecture des causes et du déroulement de la révolution de 1848 on comprend mieux l’origine et l’évolution des évènements qui ont conduit à la situation insurrectionnelle actuelle.
Depuis plus de 10 ans maintenant, avant même l’élection de Sarkozy, j’ai maintes fois expliqué dans mes textes et mes conférences comment la situation qui s’est installée en France depuis le 5 juillet 1972 a placé le pays dans un état comparable à celui de la fin de la Monarchie de Juillet qui a conduit à la révolution de 1848 que Tocqueville annonçait dans un discours à la Chambre, le 27 janvier, moins d’un mois avant l’explosion :
« On dit qu'il n'y a point de péril, parce qu'il n'y a pas d'émeute ; on dit que, comme il n'y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous. Messieurs, permettez-moi de vous dire que je crois que vous vous trompez. Sans doute, le désordre n'est pas dans les faits, mais il est entré bien profondément dans les esprits. Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières, […] Ne voyez-vous pas qu'il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement même, mais la société, à l'ébranler sur les bases sur lesquelles elle repose aujourd'hui ? N'écoutez-vous pas ce qui se dit tous les jours dans leur sein ? N'entendez-vous pas qu'on y répète sans cesse que tout ce qui se trouve au-dessus d'elles est incapable et indigne de les gouverner ; que la division des biens faite jusqu'à présent dans le monde est injuste ; que la propriété repose sur des bases qui ne sont pas les bases équitables ? […] Ma conviction profonde [est] que nous nous endormons à l'heure qu'il est sur un volcan ! »
Et Tocqueville rappelle dans ses Souvenirs que son discours en fit sourire beaucoup. Moins d’un mois après la révolution éclatait.
Comment en était-on arrivé là ?
Depuis 18 ans, depuis la révolution de 1830, une seule classe-caste, la bourgeoisie d’argent s’était emparée de tous les pouvoirs politiques et économiques. Guizot avait mis en place une économie de la rente sans souci du développement de l’industrie et de l’économie réelle du pays « Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne ». L'économie de Guizot c'était l'économie de la rente, des rentiers de Paris, décrivait Tocqueville dans son second Mémoire sur le Paupérisme.
Les classes populaires et le prolétariat, explique Tocqueville, avaient été tenues à l’écart de l’enrichissement du pays et végétaient dans une situation médiocre et précaire au moment même où des scandales politico-économiques ternissaient la classe politique, d’où cet appel qui clôt son discours :
« Gardez les lois, si vous voulez ; quoique je pense que vous ayez grand tort de le faire, gardez-les ; gardez même les hommes, si cela vous fait plaisir : je n’y fais, pour mon compte, aucun obstacle ; mais, pour Dieu, changez l’esprit du gouvernement, car, je vous le répète, cet esprit-là vous conduit à l’abîme. »
La Campagne des Banquets, 1847-1848…
Pour contourner l’interdiction des réunions publiques les opposants, essentiellement des représentants de l’opposition dynastique, rejoints par des républicains, organisent des Banquets pour donner forme à leurs revendications et, pour élargir leur audience, établissent le contact en direction du monde du travail. Tocqueville refusa de s’associer à la campagne des Banquets prévenant ses collègues qu’ils ouvraient la boite de Pandore, lançant un mouvement dont la maîtrise ne pouvait pas manquer de leur échapper.

Tous les membres de la classe politique appartenaient de fait à la même caste.

En faisant appel à la classe ouvrière pour laquelle ils n’avaient rien fait pendant 18 ans, ils ouvraient la porte à des revendications qu’ils ne pourraient satisfaire et qui amènerait nécessairement des menées révolutionnaires :révolution de 1848, révolte, Macron, Campagne des Banquets, Tocqueville, Souvenirs, classe-caste, Paupérisme,

« Pour la première fois depuis dix-huit ans, disais-je, vous entreprenez de parler au peuple et vous cherchez votre point d’appui en dehors de la classe moyenne ; […] si vous parvenez, […] â agiter le peuple, vous ne pouvez pas plus prévoir que moi où doit vous conduire une agitation de cette espèce.
À mesure que la campagne des banquets se prolongeait, cette dernière hypothèse devenait, contre mon attente, la plus vraisemblable. Une certaine inquiétude commençait à gagner les meneurs eux-mêmes. […] l’agitation créée dans le pays par les banquets dépassait non seulement les espérances mais les désirs de ceux qui l'avaient fait naître ; ceux-ci travaillaient plutôt à la calmer qu'à l'accroître. […] La vérité est qu'ils ne cherchaient qu'une issue pour sortir du mauvais chemin dans lequel ils étaient entrés. »révolution de 1848, révolte, Macron, Campagne des Banquets, Tocqueville, Souvenirs, classe-caste, Paupérisme,

Après les journées révolutionnaires de février, et dans la campagne pour les premières élections législatives au suffrage universel, Tocqueville justifie son attitude face à ceux qui lui reprochent de ne pas avoir participé aux Banquets et il leur déclare :

« « Pourquoi vous êtes-vous séparé de l'opposition à l'occasion des banquets ?» me dit-on. Je répondis hardiment : « Je ne voulais pas de banquets parce que je ne voulais pas de révolution, et j'ose dire que presque aucun de ceux qui se sont assis à ces banquets ne l'auraient fait, s'ils avaient prévu, comme moi, l'événement qui allait en sortir. La seule différence que je vois donc entre vous et moi, c'est que je savais ce que vous faisiez tandis que vous ne le saviez pas vous-mêmes ». Cette audacieuse profession de foi antirévolutionnaire avait été précédée d'une profession de foi républicaine ; la sincérité de l'une avait paru attestée par la sincérité de l'autre ; l'assemblée rit et applaudit. On se moqua de mes adversaires et je sortis triomphant. »

La situation actuelle, de 1968 à 2018…

Le soulèvement actuel du pays qui a débuté avec le mouvement des gilets jaunes voici trois semaines était-il, lui aussi, tout à fait imprévisible…
Pas tout à fait.

J’avais, dès avant l’arrivée de Sarkozy au pouvoir, expliqué que la situation de la France s’était très gravement détériorée depuis les années 70 et que nous étions désormais entrés dans une période qui ressemblait étrangement aux derniers jours de la Monarchie de Juillet.
La captation des pouvoirs politiques et économiques par une nouvelle classe-caste, la nouvelle aristocratie d’État, « La noblesse d’État » de Bourdieu.

Après le renvoi de Chaban Delmas et plus encore avec l’arrivée au pouvoir de Giscard d’Estaing, la tentative de la Nouvelle Société fait place à une autre société qui loin de limiter le système des castes le renforce singulièrement. Dans la ligne de la fin du régime pompidolien, Giscard entreprend une Restauration contrastée d’un type nouveau, une forme de néo-pétainisme ripoliné. En matière de mœurs il veut moderniser la société : vote à 18 ans, interruption volontaire de grossesse.

Il veut être populaire et utilise des slogans : deux Français sur trois, la France veut être gouvernée au centre (ce qui n’est vrai qu’en apparence puisqu’ils ne fait rien pour), mais en même temps l’esprit de caste, et le renforcement de la caste dirigeante prennent des proportions inconnues depuis le début de la IIIe République !

La montée de la démocratie et de la République a engendré une nouvelle aristocratie d’État issue des grandes écoles qui fournit les grands corps de l’État. Il y entrait certes une part d’élitisme républicain et de mobilité sociale dont le modèle pourrait être Pompidou lui–même, grands–parents paysans, père enseignant, normalien supérieur…

Mais ces brillantes élites confondent l'intérêt de l'État et leur intérêt propre. Ils ne servent pas l'État, ils se servent de l'État, par exemple quand ils vendent Alstom à la découpe à General Electrics par l'intermédiaire du staff français de l'entreprise.
La guerre étant aujourd'hui économique, cela s'appelle de la Haute Trahison.
Trahison du travail acharné de de Gaulle pour donner une indépendance stratégique à la France ! Trahison des intérêts de la France et de la France.

Le développement de cette caste semble un avatar de la nouvelle aristocratie évoquée par Tocqueville .
J’en prends le témoignage de deux polytechniciens, Jean Gandois, né en 1930 et Claude Bébéar, né en 1935. Tous les deux déplorent l’évolution du recrutement de l’X – qui est aussi celui des quatre ou cinq autres plus grandes – et ils rappellent l’un et l’autre qu’étant élèves ils appartenaient à cette part significative de 25 à 30% de jeunes gens sortant de la toute petit bourgeoisie ou des classes populaires. En janvier 2006, dans un rapport rédigé pour l’institut Montaigne : « Ouvrir les grandes écoles », Claude Bébéar écrit : « J'observe que les dirigeants d'entreprise de ma génération étaient issus dans leur majorité de milieux modestes, à dominante provinciale et devaient leur réussite d'abord à l'école. Ils reflétaient dans leur jeunesse, à quelques distorsions près la diversité de la société française.Ainsi, quand j'étais élève à l'École Polytechnique, il y avait certes, quelques représentants de grandes lignées industrielles, déjà de nombreux fils d'instituteurs (dont j'étais !) mais aussi des enfants d'ouvriers, d'employés, également des Français musulmans d'Algérie admis par la voie normale. Aujourd'hui, nos grandes écoles, en particulier les plus prestigieuses, ne reflètent aucunement la diversité de la société française. Elles se privent ainsi de nombreux talents. […] Leur mode de recrutement reproduit en les amplifiant les dysfonctionnements de notre système scolaire sans jamais pouvoir corriger ces inégalités »…

La France est redevenue une société endogamique dans laquelle, comme sous la Monarchie de Juillet, une seule classe-caste se partage tous les pouvoirs politiques et économiques et dans laquelle les relations qu'entretiennent nos élites mélangeant privé et public, se servant de celui-ci pour enrichir celui-là sont de nature essentiellement incestueuses.
Étonnez-vous après cela que quand nous regardons nos hommes politiques on voie, comme dans un tableau de Vélazquez, des nains (politiques ) partout ! .

Le système ainsi mis en place réduit à néant la mobilité sociale qui constitue l’essence même de la démocratie, démocratie que les manifestants en gilets jaunes réclament à cor et à cri car ils n’acceptent plus leur absence totale de pouvoir politique et économique

04/06/2018

"On le forcera à être libre" (Rousseau, Le Contrat Social.

Les bonnes lectures. Tocqueville Moraliste, Champion 2004.Samedi soir le philosophe préféré de nos médias présentait comme sienne une lecture de Rousseau que j’ai livrée maintes fois dans Tocqueville moraliste et Comprendre Tocqueville (2004), dans ma double  Biographie de Tocqueville en 2005 (Bayard) et 2013, (Perrin). Vous y trouverez cette analyse dans laquelle j’écris ceci :Biographie Tocqueville, Perrin,

«  Mais comment le Souverain assurera-t-il son autorité si l’un ou l’autre des citoyens refuse comme c’est vraisemblable de se soumettre à la volonté de la majorité ? Comment le citoyen peut-il rester libre d’engager toutes ses forces pour que la volonté de la majorité corresponde à sa volonté propre, tout en obéissant à la volonté générale du moment ? La réponse de Rousseau est limpide :

"Afin donc que ce pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement, qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d’obéir à la volonté générale, y sera contraint par tout le corps ; ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera à être libre, car telle est la condition qui, donnant chaque citoyen à la patrie, le garantit de toute dépendance personnelle, condition qui fait l’artifice et le Jeu de la machine politique, et qui seule rend légitimes les engagements civils, lesquels, sans cela, seraient absurdes, tyranniques, et sujets aux plus énormes abus."

Ces textes essentiels des chapitres 6 et 7 du Livre I du Contrat social contiennent déjà en germe toutes les dérives qui conduisent potentiellement aux despotismes « démocratiques » car tel est l’élément majeur qui choque la doxa pour laquelle la démocratie est antinomique du despotisme, et pourtant l’histoire nous a appris à quelles dérives conduisent ces systèmes qui entendent « condamner l’individu à êtComprendre Tocqueville, Rouseau, Goulagre libre ».(et j’ajoute en note :Pensons par exemple à la logique imparable des camps de rééducation chinois ou vietnamiens : ou bien le prisonnier ne comprenait pas pourquoi il était là, c’était donc qu’il était associable et porteur encore des fausses valeurs et du dogme des libertés formelles, ou bien il avait compris pourquoi il était là et ne pouvait par conséquent songer à demander à sortir !)